« Traduire Astérix est un grand challenge »

« Traduire Astérix est un grand challenge »
Klaus Jöken met deux mois pour traduire un album. Son ordinateur n’est pas connecté à Internet pour éviter des fuites avant la sortie… © DR

Par Toutatis ! Le traducteur allemand d’Astérix est auvergnat : il s’appelle Klaus Jöken et vit à Moulins.

On ne traduit pas Astérix comme on traduit une notice de lave-vaisselle, un essai un peu barbant ou un roman de gare. La faute aux blagues : transposé dans une autre langue, un jeu de mot franco-français n’a souvent aucun sens. Idem pour les noms de personnages, très souvent intraduisibles. Pour que la magie opère, il faut triturer la langue. La secouer dans tous les sens. Lui faire prendre des directions improbables. Quitte à la violenter un peu. Comme Obélix le fait avec les Romains, finalement. Pour le plaisir de la bagarre.

Pour que l’esprit de la bande-dessinée traverse les frontières sans y laisser de plumes, le traducteur doit donc y mettre du sien. Voire se substituer un peu aux auteurs… Ce qui nous amène à cette conclusion : si Astérix est aussi populaire en Allemagne, c’est aussi grâce à la créativité et à l’humour de Klaus Jöken. C’est en 2004 qu’il a été convié au banquet. Depuis, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, les nouveaux auteurs d’Astérix, lui laissent quasiment carte blanche.

« Traduire Astérix est un grand challenge »
Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, auteurs de la saga depuis 2013, lui ont tenu compagnie à la foire du livre de Francfort. © DR

Adaptation plus que traduction

L’irréductible linguiste confirme qu’il y a bien « une part de [lui] » dans la version d’outre-rhin d’ « Astérix et la Transitalique », le 37ème tome de la saga, paru le 19 octobre chez Egmont Ehapa. D’ailleurs, Klaus Jöken a revu et corrigé la plupart des blagues. La moitié, au bas mot. « Un jour Uderzo m’a dit qu’il ne fallait pas traduire mais adapter » précise ce Moulinois de 59 ans, aussi malicieux que le célèbre héros gaulois. Mais loin de lui l’idée de monter sur un bouclier pour en tirer gloriole. Il faut rendre à César, etc. « Je fais un travail de l’ombre. Un bon traducteur, c’est quelqu’un qu’on ne remarque pas » glisse-t-il avec humilité.

Pour s’exprimer, Klaus Jöken s’escrime dans sa bulle : son principal collègue de bureau, c’est sa tasse de café.  Il apprécie également le réconfort de ses dictionnaires, lexiques et autres recueils de citations. S’il se barricade pour faire renaître Astérix, c’est aussi pour des raisons de confidentialité. La série étant la plus grosse exportation littéraire française, une fuite sur le scénario ferait plus de mal à l’éditeur qu’une bonne baffe à un légionnaire. Du coup, c’est motus et bouche cousue jusqu’à la parution : même sa femme et son fils ne connaissent rien de l’histoire. Pour éviter de croiser la route de pirates malintentionnés, son ordinateur est dépourvu d’accès à Internet.

L’autre défi d’une telle traduction, c’est d’être à la portée de tous : des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des intellos, des décérébrés, des maigres et des gros. En Allemagne, le tome 37 a été tiré à 1,7 millions d’exemplaires. Pas facile de pondre un texte universel avec différents niveaux de lectures. « Si je devais juste traduire, il me faudrait cinq jours de travail. Pour une adaptation, c’est deux mois. »

En plus, il faut toute faire rentrer dans les bulles. Or, l’allemand prend plus de place que le français. Environ 20 %… Ironie du sort : une fois l’adaptation validée, les éditions Albert René la retraduisent en français pour voir si ça colle à l’original. « Traduire Astérix est un grand challenge. C’est le summum de la discipline. Quelque chose de très stimulant. Je peux dire que ça a changé ma vie » confie Klaus Jöken, pas peu fier d’apporter son menhir à l’édifice.

Près de 450 albums traduits

Le traducteur germano-gaulois a œuvré sur les cinq derniers tomes de la série, en commençant par « Le ciel lui tombe sur la tête ». Depuis, il pense avoir progressé. Il cerne mieux les attentes des lecteurs. Ceci dit, il n’a plus vraiment besoin de faire ses preuves : spécialiste de la bande-dessinée franco-belge, cet expert du bon mot a traduit près de 450 albums, depuis Iznogoud jusqu’à Bug Danny en passant par l’incontournable Lucky-Luke.

Né à Clève, Klaus Jöken est venu à la traduction après avoir suivi des études d’Histoire, de latin et de hollandais ; et en Auvergne après avoir suivi sa future femme, originaire d’Aubière. Avant de s’installer à Moulins, c’était il y a une quinzaine d’années, le couple a posé valises et crayons du côté de Langeac et d’Ambert. « J’ai beaucoup ri la première fois que j’ai vu le monument Astérix, avec son casque ailé, à Gergovie. C’était un signe ! » Les amateurs d’onomastique remarqueront aussi qu’il y a « joke » (blague en anglais) dans « Jöken ». On lui a demandé quel était son album préféré. Par Toutatis ! C’est « Le Bouclier Arverne », évidemment…

« Traduire Astérix est un grand challenge »
La version allemande du Tome 37, « Astérix et la Transitalique », sorti le 19 octobre © DR

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