Vols : les chantiers en première ligne

Vols : les chantiers en première ligne
La maison individuelle : une cible de choix pour faire ses courses sans passer à la caisse © Archives Info

Outillage, matériaux, mobilier… Tout se vole sur les chantiers. Mais les chiffres officiels semblent loin de la réalité. Reportage dans le Puy-de-Dôme.

C’est un maçon totalement désespéré. Encore une fois, il a été victime d’un vol sur un chantier. Et encore une fois, il est allé au commissariat pour porter plainte… Mais là ç’en est trop… « Le gendarme m’a dit « encore vous ? », comme s’il en avait marre de me voir… » déplore, amer, cet entrepreneur du Puy-de-Dôme au bout du rouleau.
François*est dans la même situation. A 54 ans, cet expert-comptable réalise à Orcet le projet de toute une vie, faire construire sa maison. Problème : depuis le 15 avril, le chantier a été « visité » trois fois. La première, on a cassé la baie vitrée avec un parpaing. La seconde, on a dérobé le matériel de sanitaires et les radiateurs. La troisième, on a tenté de dérober la porte de garage… Exaspéré, le futur propriétaire effectue désormais des rondes nocturnes pour veiller au grain. « Faire construire, c’est déjà du stress. A cause des vols, c’est encore pire. Je ne m’attendais pas à ça en m’installant à Orcet » témoigne-t-il.

Police : 44 vols en 2016

Quelle est la réalité du phénomène ? En à croire une carte du ministère de l’Intérieur parue le 29 mars dans le Moniteur du BTP, le Puy-de-Dôme se situerait plutôt dans la fourchette haute, avec « 80 à 199 » vols qualifiés par an.
Contactée par Info, la Direction Départementale de la Sécurité Publique (DDSP) du Puy-de-Dôme a « constaté » 62 vols en 2015 et 44 en 2016, soit une baisse de 29 %. En tête de ce triste classement figure Clermont-Ferrand (12 vols, – 52 %), suivie de Cournon d’Auvergne (6 vols, + 50 %) et Riom (6 vols, + 20%), où les forces de l’ordre ont retrouvé il y a quelques semaines dans le coffre d’une voiture des grandes plaques d’isolant provenant d’un chantier tout proche. A Cellule, c’est une cabine de WC de chantier qui a été volée. L’auteur est poursuivi pour recel de vol.
« Il n’y a pas de données sur l’importance de ces vols au niveau du préjudice global. Ils sont particulièrement difficiles à détecter principalement à cause du type même du lieu (chantier), facilement accessible et très rarement surveillé » précise la DDSP. « Comme pour l’ensemble des cambriolages, nous sommes efficaces en cas d’appel au 17 de témoins ou riverains, ou bien sur initiative, c’est-à-dire si un équipage se trouve au bon endroit, au bon moment ». Ce qui, convenons-en, doit être plutôt rare…

Vols : les chantiers en première ligne

Gendarmerie : 35 vols au 1er trimestre

La gendarmerie admet quant à elle que le phénomène existe depuis plusieurs années sur le département. « Tous les types de vols sur chantiers ont été commis. L’outillage est ciblé, mais également les meubles de cuisine ou les cuisines déjà posées, le matériel électrique ou de plomberie ainsi que dans les maisons en réfection tous les objets présentant un intérêt économique. »
Toujours du point de vue de la gendarmerie, le nombre de vols est en légère hausse : 35 faits ont ainsi été recensés au premier trimestre 2017 sur la zone gendarmerie, contre 29 au premier trimestre 2016. Le secteur le plus touché demeure l’Est du département, avec une « forte augmentation » des faits sur Issoire (8 vols en trois mois en 2017, 1 en 2016) et Thiers (12 vols en 2017, 9 en 2016). La compagnie de Clermont-Ferrand semble moins impactée, le nombre de vols passant de 14 au premier trimestre 2016 à 6 au premier trimestre 2017.

« Aucune action particulière n’est engagée »

Il faut bien le reconnaître : ces chiffres, pris dans leur globalité, n’ont rien d’alarmants. D’ailleurs, les conclusions de la gendarmerie sont sans appel : « ces faits ne constituent pas un phénomène et restent marginaux comparativement aux cambriolages d’habitation, ce qui fait qu’hormis les actions de prévention auprès des entreprises (notamment les vols de carburant le week-end sur les chantiers) et la surveillance d’une éventuelle montée en puissance de ce contentieux, aucune action particulière n’est engagée. »
Pas de quoi rassurer les victimes et les entreprises, donc… Un message de mise en garde de la brigade départementale de renseignements et d’investigations judiciaires va toutefois être établi pour attirer l’attention des unités sur ce phénomène. Objectif : prendre des contacts avec les ouvriers pour sécuriser les chantiers. Et faire en sorte qu’en cas de constatations, la remontée d’information soit suffisamment claire pour identifier le vol rapidement.

 

Chiffres noirs VS chiffres officiels

Les chiffres officiels sont – apparemment – loin de la réalité. Philippe Payn, référent sûreté au ministère de l’Intérieur, confirmait l’étendue des dégâts dans le Moniteur du BTP du 29 mars. « Les « chiffres noirs », c’est-à-dire les vols sur chantier qui ne sont pas suivis d’un dépôt de plainte, sont au moins aussi importants que les chiffres officiels. Plusieurs raisons expliquent cette différence, notamment le défaut d’assurance du matériel concerné ou le temps parfois important que nécessite un dépôt de plainte. »
Le secteur des travaux publics semble moins impacté. Idem pour les promoteurs et les bailleurs sociaux, à la tête d’opérations plus importantes et plus facilement sécurisables : « Si l’enceinte est fermée, la surveillance accrue avec de la vidéo ou du gardiennage, le risque est plus limité. En tout cas, je n’ai pas le sentiment que nous soyons plus impactés qu’avant » précise Thierry Julien, directeur d’Eiffage Construction Auvergne. Un sentiment partagé par Philippe Vigneron, dirigeant d’Itineris Building.
Les artisans et les petites entreprises du bâtiment sont en revanche en première ligne, notamment dans le secteur de la maison individuelle. « Pour nous, c’est une réalité majeure, qui a une incidence sur nos sociétés. On nous vole tout et n’importe quoi » confirme, impuissant, Jean-Luc Lachard, président régional de LCA-FFB (La Chambre des Constructeurs et Aménageurs de la Fédération Française du Bâtiment) et dirigeant de Maison & Jardin. Dans son entreprise, sur 100 maisons actuellement en chantier, 10 ont été visitées avec plus ou moins de dégâts pour un montant estimé à plus de 15.000€. Pire : certains chantiers ont été visités deux fois, comme récemment à Lezoux… « Nous avons dû demander au client de stocker le matériel chez ses parents qui habitaient heureusement à côté du chantier » précise le dirigeant.
L’ardoise des vols se chiffrerait entre 1 et 2 milliards d’euros par an en France, selon la FFB. Pour tenter d’enrayer le phénomène des « référents sûreté » avaient été mis en place par les pouvoirs publics. Pour quelle efficacité ? Même si l’arsenal technologique s’étoffe, certains continuent de se frotter les mains en voyant des maisons sortir de terre…

*Prénom d’emprunt

« Au moins un chantier sur trois est concerné »

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